Cet article reprend et structure le propos de la vidéo. Voir sur YouTube (44:11).
Tu immobilises le capital, tu donnes les fruits.
Un waqf, c'est une donation, mais pas une donation qui se consomme. Tu sors un bien de ta propriété, définitivement, et ce bien ne se vend plus, ne s'hérite plus, ne se donne plus. Ce que tu distribues, c'est ce qu'il rapporte.
La règle pour savoir ce qui peut devenir un waqf est simple : tout ce qui ne se consomme pas à l'usage. Le parallèle le plus clair, c'est la location. Tu ne loues pas un litre d'huile, parce qu'il disparaît quand on s'en sert. Tu loues une machine, un immeuble, un terrain. Ce qui se loue peut devenir un waqf.
Et la taille n'a rien à voir. Ça va d'une chaise pour une mosquée jusqu'à un aéroport.
Cet article reprend un échange avec le Dr Talal Lahlou, expert externe au Collectif, sur la mécanique du waqf et sa place dans le fiqh des transactions.
Pourquoi on passe notre temps à récolter ?
Regarde comment fonctionnent la plupart de nos structures. Une collecte le vendredi. Une collecte pendant le Ramadan. Parfois plusieurs par semaine. Des associations où la moitié du temps de travail part dans la récolte de fonds, pendant que l'activité qui justifie leur existence attend.
Ce n'est pas un reproche aux générations précédentes. Elles ont pris les outils qu'elles avaient, et grâce à ce travail on trouve aujourd'hui des mosquées et des centres un peu partout. Mais on peut faire autrement, parce que l'outil existe.
Plutôt que de récolter chaque semaine, fais un gros effort une fois par an. Et achète un actif.

Un actif qui tourne rapporte chaque mois. Il ne demande rien à personne, et il ne dépend de la bonne volonté de personne.
C'est la différence entre une structure qui vit de la générosité des autres et une structure qui tient debout toute seule.
Un restaurant dont les bénéfices reviennent à la mosquée. Un parking payant. Une boucherie achetée en commun, comme l'ont fait plusieurs mosquées à Liège, qui redistribue chaque année par appel à projets. Des châteaux gonflables qu'on loue aux fêtes. Une part dans une société. Une ferme, un appartement. À partir de là, tu as des revenus qui tombent tous les mois, et le sac qui circule devant les fidèles n'a plus lieu d'être.
Ce n'est pas une idée nouvelle.
Le waqf remonte à la première génération. Trois exemples suffisent à comprendre.
La terre de Khaybar
Il obtient une terre, la meilleure qu'il ait jamais eue, et vient demander conseil au Prophète ﷺ. La réponse tient en une phrase : immobilise le capital, et donne les fruits en aumône. C'est ce qu'il fait, en précisant que cette terre ne se vend pas, ne s'hérite pas, ne se donne pas.
Le puits de Ruma
À Médine, un seul puits avait la qualité d'eau que les compagnons connaissaient à La Mecque, et il appartenait à un particulier. Uthman l'a acheté et l'a immobilisé pour les musulmans. Ses waqfs sont encore répertoriés aujourd'hui dans la péninsule arabique.
Le jardin qu'il préférait
Il entend le verset qui dit qu'on n'atteint pas ce degré de bonté tant qu'on ne donne pas ce qu'on aime. Il se demande ce qu'il aime le plus. C'est son jardin, sa meilleure terre. Il la met en waqf tout de suite. Pas une obligation, juste une orientation, et la réponse est immédiate.

Ce que ces waqfs ont financé ensuite dépasse largement la mosquée. Des bibliothèques, des fontaines, des écoles, des hôpitaux qu'on appelait les maristan, des jardins botaniques, la rémunération des juges, des écoles militaires, des ponts et des routes. À Fès, les étudiants étaient logés, nourris et boursiers, pour qu'ils se consacrent à une seule chose. En Égypte, le sultan Hasan finance une école qui prend en charge des étudiants des quatre écoles de jurisprudence, en exigeant qu'elles soient représentées à parts égales.
Deux outils qui ne font pas la même chose.
On les confond souvent, alors qu'ils ne répondent pas au même besoin.
| Zakat | Waqf | |
|---|---|---|
| Horizon | L'urgence, le présent | Le long terme |
| Solidarité | Entre contemporains | Entre générations |
| Bénéficiaires | Des catégories précises, données par les textes | Choisis par le donateur |
| Le capital | Transféré et consommé | Immobilisé, seuls les fruits circulent |
| Dans le temps | Se renouvelle chaque année | S'accumule, génération après génération |
On a besoin des deux. La zakat traite ce qui ne peut pas attendre : les pauvres, les endettés, le voyageur bloqué. Le waqf construit sur plusieurs siècles.
Et c'est ce dernier point qui change tout. Comme un waqf ne se vend pas, chaque génération ajoute les nouveaux à ceux d'avant. Une ville qui en crée un par génération en compte quarante au bout de quarante générations, sans compter ceux qui ont grossi entre-temps. Il y a une histoire qui circule à ce sujet : après un incendie qui avait détruit les titres de propriété d'une médina, le pouvoir de l'époque aurait tranché que tout était waqf jusqu'à preuve du contraire. Tellement il y en avait.
Les quatre rôles autour d'un waqf.

Un waqf n'appartient plus à personne. Il existe par lui-même, et quatre rôles tournent autour.
Le contrôle se prévoit avant, jamais après. C'est ce qui fait qu'un waqf tient encore debout dans cinquante ans.
Le waqif
Le donateur. C'est lui qui sort le bien de sa propriété, et lui qui fixe la destination des fruits. Cette condition s'appelle le shart al-waqif, et elle engage : le bien n'est sorti de son patrimoine que sous cette réserve, donc on la respecte.
Le bénéficiaire
Ce que le waqif a désigné. Une mosquée, un centre de formation, des orphelins, des personnes à mobilité réduite, des chercheurs. Quand ça profite à une famille, on parle de waqf ahli, et les règles ne sont pas tout à fait les mêmes.
Le nazir
Le gérant, rémunéré ou bénévole. Son travail : tirer le maximum de l'actif pour les bénéficiaires, tout en gardant le waqf viable dans la durée. Si le bien ne fonctionne plus, un tracteur en fin de vie par exemple, il existe des procédures pour le remplacer par un autre actif.
Le contrôle
Historiquement le juge, le qadi. Parce que le donateur finira par mourir, et que le gérant ne peut pas avoir les mains libres. Aujourd'hui, ça se traduit par des statuts et un conseil de surveillance.
Par où tu commences si tu veux en créer un.

Le vrai sujet, c'est la pérennité. Un waqf est censé te survivre, donc tout se joue au moment où tu écris les statuts.
Trouve d'abord le cadre juridique qui tient dans ton pays. En Belgique, le statut de fondation permet de faire exactement ça. Ensuite, écris les hypothèses avant qu'elles arrivent : que se passe-t-il si l'activité n'est plus rentable, si le bien ne peut plus être exploité, si le gérant que tu as désigné n'est plus là. Et prévois un contrôle qui remplace le juge, un conseil de surveillance dont l'accord est demandé pour tout changement dans les statuts.
Regarde ce que ça donne aujourd'hui, ça va plus loin que l'immobilier : un centre commercial au Niger, une compagnie de taxi en Mauritanie, une société de conseil informatique dont les bénéfices sont reversés à une œuvre. N'importe quelle activité licite peut porter un waqf.
Et si tu as une société, il y a un point à connaître : tu n'es pas obligé d'immobiliser la totalité. Tu peux mettre une part de tes titres en waqf. Un associé qui prend 30 % au lieu de 33 % et met la différence en waqf ne sent presque rien au démarrage, parce qu'il n'y a pas encore de revenus. Le même geste dix ans plus tard, quand la société vaut quelque chose, coûte beaucoup plus. C'est pour ça qu'il vaut mieux le faire au début.
Chez les malikites, on accepte aussi le waqf temporaire, ce qui ouvre une porte de plus.
Le tiers secteur, ils l'ont redécouvert.
Le waqf reposait sur une idée simple : les gens sur place s'occupent mieux de leurs affaires que des représentants installés ailleurs. Ils connaissent les besoins réels, et ils sont plus efficaces.
L'exemple du puits est parlant. Creusé par des associations et des compétences locales, il revient autour de 10 000 €. Repris par une autorité centrale, avec les commissions, les analyses, les audits, les intermédiaires, les transferts, les loyers et les personnels, le même puits peut monter à 100 000 €. Dix fois le prix, pour un résultat équivalent.
Les universités les plus solides du monde tournent sur ce mécanisme. Elles ont leurs propres fonds, leurs propres revenus, et ne dépendent d'aucun ministère.
En face, l'Occident a redécouvert le principe sous un autre nom. On appelle ça le tiers secteur : ni public, ni privé, rattaché à une communauté. Les universités les plus solides au monde fonctionnent comme ça, avec leurs propres fonds et leurs propres revenus, sans dépendre d'un ministère. En Belgique, une ville comme Louvain a été largement bâtie sur ce mécanisme.
Nous, on avait l'outil depuis 14 siècles. Il s'est effondré par endroits, souvent parce que la colonisation l'a centralisé, ce qui revenait à le démanteler. Résultat, dans plusieurs pays du Maghreb, les gens pensent aujourd'hui que le waqf, c'est la mosquée. En Europe, c'est encore plus loin : même les mosquées n'en ont pas.
Pour aller au bout du sujet.
Quelle différence entre waqf et sadaqa jariya ?
Le waqf est l'exemple le plus abouti de sadaqa jariya, l'aumône qui continue de produire après ta mort. Toute sadaqa jariya n'est pas un waqf, mais un waqf en est une par construction : le capital reste immobilisé, donc les fruits continuent d'être versés indéfiniment.
Il faut combien d'argent pour créer un waqf ?
Il n'y a pas de seuil. Ça peut être une chaise pour une mosquée, comme ça peut être un immeuble. Beaucoup de projets démarrent avec moins de 10 000 €, parfois 5 000 €. Ce qui compte, c'est que le bien ne se consomme pas à l'usage et qu'il produise quelque chose. Dans certains pays du Golfe, des institutions émettent même des parts de waqf : tu peux prendre une part dans un puits ou une école pour quelques euros, et recevoir un titre à ton nom.
Est-ce qu'on peut créer un waqf en France ou en Belgique ?
Oui, en passant par le cadre juridique local. En Belgique, le statut de fondation permet de reproduire la mécanique : un patrimoine séparé, une destination choisie au départ, un organe de gestion et un contrôle. Le point d'attention reste le même partout, c'est ce que tu écris dans les statuts.
Est-ce qu'un waqf peut être une entreprise ?
Oui. Une société, une part de société, une boucherie, une compagnie de taxi, une société de services. Tant que l'activité est licite et que le capital reste immobilisé, la forme importe peu. Tu peux aussi n'immobiliser qu'un pourcentage des titres.
Que se passe-t-il si le bien mis en waqf est détruit ?
Il existe des procédures prévues pour ces cas exceptionnels : on vend ce qui reste et on rachète un autre actif, pour que les bénéficiaires continuent d'en profiter. C'est une des raisons pour lesquelles le gérant est encadré et contrôlé.
Cet article reprend un échange avec le Dr Talal Lahlou, expert externe au Collectif. Il présente les grands principes du waqf et ne remplace pas un conseil juridique ni une consultation savante sur ton projet précis. Pour monter un waqf, fais-toi accompagner sur le volet juridique de ton pays.
